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Hymne Bref

Peut-être ne demandais-je rien, peut-être demandais-je trop. Y a–t-il une limite décente, acceptée, lorsque l’on a franchi le parapet interdit, le non-dit, l’irrévélable du sentiment, de l’existence. Je veux écrire. Pourquoi ? Pour qui ? Je ne sais ; simplement pour me reconstruire. Je demande réparation du préjudice à la vie et aux autres, à l’autre, à tous. J’ai tout voulu, tout provoqué, tout subi. Mon être s’est heurté sans réserve aux roches, aux lichens, aux rives tortueuses et au lit tumultueux de la vie qui s’écoule. Blessé, écorché, je m’en remets à tous, je m’en remets à moi. À chacun, je demande tout, et ne demande rien. Je suis l’albatros, pauvre clown gigantesque, prisonnier de ses rêves, de ses soifs, de ses ambitions. Mes ailes se sont brisées à la rouille des hommes, de trop d’hommes. De trop d’épreuves, de trop de temps, temps perdu, oublié, gaspillé.

Aujourd’hui, je tente d’exister, de réapprendre à vivre. Je ne sais pas si je le peux, mais je le tente, je le tente chaque jour. Lutte incessante contre soi, contre les autres, contre ces sombres relents de perte de soi dont les effluves m’émeuvent toujours.

Il fait encore nuit, les yeux fermés, je repars dans le sommeil, j’essaie. Je voudrais m’y noyer, mais je suis là imbécile et froid, entre deux eaux, deux rivages, entre le jour, la vie et le sommeil, l’oubli, la rassurance, échoué sur la plage triste et grise de ma vie.

Des voix, des visages m ‘apparaissent, ils me disent de vivre, de me lever. Ils me disent tout, sauf de me laisser encore une fois emporter dans le labyrinthe passif de mes pensées. Mais je dérive et mes années d’effroi, de chute, de reddition, de chute encore, se chevauchent, de souvenir en souvenir, de rêve en illusion, d’espoir, de bonheur fou en désespoir absolu. Ma vie glisse, je glisse dans la détresse de mon être, loin, très loin, jusqu’à cet enfant blond, rêveur, aux yeux couleur de ciel ……….

Le grain de Blé

C’est en Loir-et-Cher, dans la fertile Beauce qui s’avance fièrement jusqu’à Blois, bordée au nord par le Loir et les vertes collines percheronnes et au sud par la Loire et les grandes forêts solognotes, en ces paysages épurés et ouverts sur un ciel si cher aux peintres, que ma famille trouve ses origines, que je suis né et que j’ai grandi.
 Une terre de ciel et de silhouettes, tendue vers l’horizon où l’œil glisse sur les vastes étendues cultivées, où se révèlent finalement moins la terre que le ciel, et s’arrête sur les silhouettes trapues des villages et des clochers, des châteaux d’eau, des silos et des moulins.
 Autour des villages se lit la puissance de l’économie agricole, marquée par les monumentaux silos et les vastes fermes en cour carrée, aux grandes portes charretières et portes piétonnières traitées en arcs ou cantonnées de piliers, avec leur chaînage d’angle et leurs entourages de portes et de fenêtres en pierre. Elles imposent leurs allures massives au milieu de ces exploitations de plusieurs dizaines à plusieurs centaines d’hectares, baignant dans un océan de céréales ondulant aux vents printaniers, que l’été parsème de coquelicots et de bleuets tandis que les labours automnaux les érigent sur une immensité ouverte et aplanie de terre sombre et riche, soigneusement peignée par le soc des charrues. Dans la région d’Ouzouer-le-Marché, la Beauce de mon enfance, ces vastes fermes, qui jalonnent la Beauce dans la région de Chartres, sont rares et laissent place à des fermes petites et moyennes possédant aussi de nombreux hectares et un important bétail ; ces fermes sont de plus en plus modestes, pouilleuses, à l’approche du Perche, en allant vers Le Mans.

Oasis de verdure, resserrés sur eux-mêmes, isolés les uns des autres, où les arbres ne font qu’accompagner le bâti, les villages, entourés de jardinés sur leur pourtour, y sont de véritables transitions végétales, protectrices avec les étendues cultivées balayées par les vents, à la faveur des cours et des simples bas-côtés des rues, des chemins et des places.

C’est dans l’un de ces bourgs, à Ouzouer-le-Marché, dans le Loir-et-Cher, à la limite des vallées de l’Aigre et des Maures, que vécurent mes ascendants, à l’ombre du clocher en pointe, fièrement dressé, qui portait un coq en son sommet. Symbole familier de mon enfance, le coq de mon village, dont on le dit la tête dans les étoiles et les pieds dans le purin, surmontait une croix et tenait fièrement sa crête à hauteur des nuages. Il servait aux miens comme aux autres habitants à connaître le temps, il était une orientation, donnait le sens du vent. Juché au faîte du clocher, repérable quinze kilomètres à la ronde, il était le premier repaire du voyageur. Oiseau d’Hermès, messager des dieux, porteur d’espérance, que l’on dit aussi valeureux que le lion, le coq indiquait, à tous, leurs arrivées proches. Ce symbole gaulois, cet emblème national qui orne la poitrine des sportifs, marquait pour nous le renouveau, chassait les mauvais rêves. Nul besoin de réveil. C’est au chant des coqs qui se répondaient que le bourg s’éveillait.

André est parti

André est parti. Dans le brouillon indifférent de la cité, il s’en est allé.

Midi, un soleil tiède tente de réchauffer la ville, de me réchauffer. Les feuilles orange et cuivre des platanes envahissent les trottoirs au rythme du mistral.

Je ne sais pourquoi j’ai peur et froid soudain. Je ne comprends pas très bien pourquoi il est venu ce matin. Pourquoi nous sommes là, l’un avec l’autre, l’un en face de l’autre, l’un pour l’autre. Nous avons commandé un café, un crème, une bière, un… je ne sais plus. Il me semble revoir une tasse blanche, peut-être deux, sur une table de formica verte, je crois. Le café était vert ou gris, ceux qui s’y trouvaient aussi, il me semble. Il n’y avait que lui, que moi, nimbés de lumière, de ce soleil de cuivre qui pare l’automne en Provence. Aix frissonnait sous le mistral ce matin-là. Et moi bien vite j’allais frissonner du froid de son absence, pesante, soudaine, irrémédiable, fatale et insupportable.

Pernicieuses effluves

Comme à l’entrée d’un temple, sur le fronton noirci par les siècles, Shiva danse inlassablement sur les siècles. Rien, là, n’est inhabituel au bout de cette route plate et terreuse, zébrée des ombrages de l’envahissante flore qui la cerne et l’accompagne. Grand dieu de la trinité hindoue auquel la danse est dévolue dans sa céleste mission de perpétuer le cycle éternel de création et de destruction qui scande la marche du monde, de l’univers, il est le seul à nous accueillir sur le linteau du porche oriental.

Et je me prends à rêver à Banteay Srei, non loin d’Angkor, au cœur culturel du Cambodge, bafoué par Malraux, dévotement reconstruit par l’archéologue Henri Marchal.

Le long du fleuve alourdi de larges îlots habités qui l’encombrent, semblable à un immense lac, il  s’étire vers l’horizon où s’alignent les contreforts du plateau Népalais.

Sous un ciel vaste et poisseux peuplé de nuages lourds de pluie, le lent mugissement de la ville, tel un râle, couvre les maisons au bois noir, aux couleurs sales de misère. À travers la ville s’ébrouent les embarcations hétéroclites et tonitruantes de camions, de tricycles, de motos et de guimbardes aux tons criards.

Peu à peu, les couleurs chatoyantes des saris et des sarongs répondent à celles des marchés enivrés d’odeur au gré des rues en attente boueuse d’un pâle soleil d’après mousson.

Beauté poignante d’un paysage qui se déploie au fil des routes, aux abords des villages perdus et des habitations inquiétantes de solitude. Tout paraît être ainsi, décatis depuis des siècles.